Jean Huchet

Né à Nantes, j’y ai passé toute ma jeunesse, j’y ai fait mes études. A cette époque (années soixante), l’appartenance bretonne de Nantes et de la Loire-Atlantique n’était pas revendiquée. Elle allait plus ou moins de soi, inconsciemment peut-être. Soyons honnêtes, elle n’était pas partagée par tout le monde, certains n’en voyant pas la nécessité ou considérant le débat aussi mineur qu’inutile. Et cela est resté vrai aujourd’hui.

Il est vrai, aussi, que Nantes, port ouvert sur le large et sur le monde, a toujours été une ville accueillante, bien au-delà des limites de la Bretagne. Et la grandeur de cette ville a été de ne rien imposer, chacun devant s’y sentir bien, d’où qu’il vienne. Mais je me souviens que lors que l’on voyageait hors de chez nous, les gens des autres régions de France nous appelaient spontanément les « Bretons ».

On pourrait développer à l’infini les arguments en faveur du retour de la Loire-Atlantique dans la région Bretagne. Ils ne manquent pas, histoire, géographie, économie, toponymie, culture, etc. Leur évidence n’est pas niable. L’association des géographes de Bretagne, dont j’ai été un des membres fondateurs aux côtés notamment de Jean Ollivro et de Pierre-Yves Le Rhun, n’a aucune peine à en faire la démonstration (« Réunifier la Bretagne ? Éditions Skol Vreizh)

Alors pourquoi ce blocage récurrent depuis tant d’années, malgré les sondages, malgré les plus de 100.000 signatures sur la pétition pour un référendum, malgré la persistance de la conscience bretonne en dépit des efforts de « ligérisation » ? Que craignent ceux qui bloquent un processus de rattachement à la région Bretagne ? Pourquoi s’ingénie-t-on à ne pas tenir compte de la réalité ?

On pourrait invoquer la permanence de cet esprit jacobin qui se méfie, depuis la Révolution, des anciennes provinces, symbole (entre autres) de l’Ancien régime, forces supposées centrifuges et dangereuses pour la cohésion nationale. Mais qui peut encore croire que le sentiment régionaliste s’oppose aujourd’hui à la Nation et à la République ?

On peut aussi souligner le poids de l’ordre établi. Rebattre les cartes et surtout la carte régionale, suppose de vaincre la pesanteur des organisations, des habitudes, des circuits qui, c’est bien naturel, répugnent à se remettre en jeu.

C’est pourtant une initiative au plus haut sommet de l’État qui a refondu la carte des régions en 2015. Ce nouveau découpage ne valait guère mieux que celui qui créa les régions dites de programme, effectué par des technocrates dans les années cinquante, découpage qui entérina la séparation de la Loire-Atlantique du reste de la Bretagne, initiée, comme on le sait, en 1941, par le gouvernement de Vichy.

En réalité, le découpage procède d’une vision très administrative. Il s’agit toujours de gérer la France de façon descendante, en concédant juste ce qu’il faut de décentralisation, mais pas trop. La France, pays centralisateur, a du mal à changer de peau. Nos dirigeants n’ont pas compris la richesse que pourrait apporter à la collectivité nationale une véritable décentralisation, en donnant plus de compétences aux Régions, en considérant qu’elles ne sont pas de simples échelons administratifs mais des communautés vivantes, dynamiques et actives. Des territoires proches des citoyens. De ce point de vue, ramener de 22 à 13 le nombre de régions n’est pas allé dans le bon sens…

Qui dit communauté dynamique, dit esprit collectif. Et celui-ci ne s’exerce-t-il pas mieux dans une entité qui partage de nombreux points communs, histoire, géographie, économie, culture ? Une Bretagne à 5, par exemple. Cette ambition n’a donc rien de « dépassée ». bien au contraire. Et pour y parvenir, nous avons besoin de vrais et sincères décentralisateurs à tous les échelons.