Claudine Chapuis

Je suis issue de quelques générations de cultivateurs trégorrois et de marins paimpolais qui m’ont transmis deux choses. La première est l’irréductible conscience de mon identité bretonne ancrée dans une histoire multiséculaire, forgée sur un territoire défini par des contours péninsulaires et relié par le canal de Nantes à Brest. La seconde est la mémoire du stigmate dont le souvenir embuait les yeux des plus anciens quand ils se rappelaient les paroles des chansons comme « Les pommes de terre pour les cochons, les épluchures pour les Bretons. » Ils avaient laissé aux générations suivantes la mission de reconquérir ce qu’ils avaient dû sacrifier à une certaine idée du progrès. Les années du Revival auquel Nantes avait apporté une brillante contribution ont été celles qui ont conduit « de l’ignorance à la découverte » de leur histoire confisquée, de leur culture et leurs langues singulières méprisées. Il pouvait sembler évident dès lors d’effacer les dommages causés par le trait de plume du haut fonctionnaire qui, en 1955, avait tout seul décidé d’amputer la Bretagne d’une partie de son territoire.

Il aura fallu que je m’établisse en Loire-Atlantique, à St-Nazaire, pour des raisons professionnelles pour que ces évidences soient confrontées au déni. On sait le déni de démocratie constitué par le refus réitéré d’organiser une consultation sur le rattachement, réclamée par une majorité d’habitants du département. On y retrouve les plus archaïques velléités d’un État centralisateur, le goût des recompositions territoriales au gré des ambitions des élus et le canal d’une presse qui, entre le niveau national et le fait-divers local, réfute l’existence même de la région. Mais on connaît moins les armes affûtées par les laudateurs de la région Pays-de-Loire qui ne redoutent pas même le paradoxe. Pour l’exemple, au moment où Saint-Nazaire vient d’obtenir le label Ville d’art et d’histoire, il est stupéfiant de constater que la plupart des habitants ignorent jusqu’au nom de l’ethnologue-artiste nazairien René-Yves Creston, un des fondateurs du mouvement artistique des Seiz Breur. Patrimoine ? Oui, s’il ne témoigne pas d’un temps où les pêcheurs en sabots parlaient breton sur le port de Sant-Nazer! Oui, s’il ne menace pas l’unité d’une République acquise au globish mais tellement ennemie de la diversité patrimoniale et des langues régionales qu’un accent diatonique sur le prénom d’un enfant à l’état-civil la ferait vaciller. Avoir grandi dans des pays étrangers et vécu hors de Bretagne m’avait confirmée dans une identité assez solide pour s’ouvrir au métissage. Elle se réfléchissait dans le regard des autres, sur tous les continents, sur tous les océans. Mais c’est bien ici, en Bretagne Sud, que j’ai découvert au détour de remarques péjoratives ce sentiment étrange d’appartenir à un groupe minoré, politiquement incorrect, intitulé « les Bretons ».

Alors que j’écris ces lignes, les déclarations d’amour pour la Bretagne enflamment Twitter depuis une semaine dans le cadre de la campagne pour la création d’un l’emojibreizh. C’est le moment de s’en saisir pour dire qu’aimer la Bretagne ce n’est pas promouvoir un espace récréatif fait pour contempler la mer en s’exclamant « C’est beau ! » entre deux bouchées de kouign amann. Ni offrir une opportunité de support publicitaire aux groupes suédois, aux entreprises de location de voitures ou aux tweet sponsorisés. Ce n’est pas non plus créer une marque destinée à l’export et à la promotion touristique pendant que la Bretagne est menacée de dissolution dans la fiction administrative et technocratique d’un Grand Ouest dont Nantes serait la figure de proue. Mais c’est avant tout soutenir la demande légitime de reconnaissance du projet porté par les Bretons : relever les défis de la modernité dans le respect de leur cohésion sociale et territoriale, dans une région rééquilibrée économiquement et démographiquement, dans une région ouverte dans une Europe des peuples.